Dis, va-t-on sérieusement à faire comme si Roselmack n’était pas en train de tomber dans la “Sunken Place”? La “Sunken place” ou “gouffre de l’oubli” fait référence au film Get Out. Dans le film, la Sunken Place est un état de transe dans lequel les noirs victimes d’hypnose sont piégés lorsque leur corps est pris en otage par des hôtes blancs. Le concept a inspiré des mèmes et est devenu un symbole de l’oppression involontaire des Noirs.

Dans la culture populaire la Sunken Place illustre une métaphore du sentiment d’impuissance et d’assujettissement que les Noirs éprouvent dans une société bâtie sur un racisme systémique et institutionnel. Ça représente également le contrôle que les Blancs peuvent exercer sur les Noirs par le biais de l’oppression psychologique, économique et culturelle.

Mais quel rapport avec Roselmack?

Jusqu’ici Harry Roselmack était un peu le “chouchou” de la communauté noire frenchy. Premier présentateur noir du 20h sur TF1, plutôt discret et loin du monde people, beaucoup d’entre nous le perçoivent  également comme un modèle de “Black love”. En effet, Harry Roselmack est l’une des rares personnalités noires – avec Teddy Riner entre autres – à être en couple avec une femme noire, la belle Chrislaine. Oui, il nous en faut peu, c’est dire l’état des lieux en France en terme de représentativité. 

Mais la dernière prise de position du journaliste a au mieux laissé perplexes au pire énormément déçu plusieurs d’entre nous. Dimanche 16 février, pour son portrait dans l’émission Sept à Huit présentée par Harry Roselmack, TF1 a jugé bon de grimer son témoin – une mineure victime de viol et tombée dans la prostitution – avec une carnation plus foncée et une perruque afro. Une pratique fondamentalement raciste qu’en 2020, on ne présente plus, appelée “Blackface”. 

Le magazine a depuis expliqué que c’était pour « préserver l’intérêt du témoin »: « La priorité de la production a été de préserver et protéger l’anonymat du témoin. “Sept à huit” ne floute jamais la partie portrait de l’émission. Personne ne peut dire aujourd’hui quelle est l’origine de cette personne et c’est ce qui importait à la production ».

  • Si vous ne savez pas lire entre les lignes, la production nous explique ici que le préjudice subi par une partie de la population française (et mondiale) passe après les intérêts de l’émission pour préserver son format esthétique. On peut donc blesser tout une communauté tant que la production parvient à son but. C’est tout à l’honneur de la chaîne de préserver l’anonymat et donc l’intégrité de son témoin. Mais le procédé choisi soulève tout un tas de questions: était-ce vraiment la seule option disponible au vu du débat qui entoure cette pratique? Pourquoi dans ce cas, ne pas avoir également tenté de dissimuler l’identité du père? La chaîne pensait-elle vraiment que cela serait passé inaperçu/sans polémique ou alors, n’en ont-ils cure de ce que peuvent penser les Noirs de France?

Harry Roselmack quant lui a écrit une longue tribune pour répondre à la polémique. La tribune qui a été envoyée à l’Agence France-Presse, a été relayée par de nombreux médias. Mais c’est sur la page officielle du journaliste que j’ai trouvé certaines informations complémentaires assez intéressantes. En effet, relayant la tribune sur celle-ci, le journaliste ajoute: “J’ai moi-même réagi en découvrant ce portrait quelques jours avant sa diffusion. Mais après la réaction est venue la réflexion et les explications qui m’ont été apportées. Je vous garantis que si, ces explications ne m’avaient pas convaincues, je n’aurais pas cautionné notre démarche comme je l’ai fait dans cette tribune que nombre d’entre vous n’avez peut-être pas lue en intégralité”

  • Harry Roselmack admet donc que comme beaucoup, l’idée de grimer le témoin ne l’a pas laissé indifférent lui-même et qu’il a fallu des explications pour qu’il adhère au projet. Cela aurait dû alerter la production sur le caractère problématique de la démarche. Mais en allant outre son premier ressenti, Harry s’est en quelque sorte porté caution – malgré lui – puisque c’est connu, l’opinion d’un noir exprime celle de toute une communauté. C’est du pain béni pour la chaîne et les médias qui s’en servent comme “totem d’immunité”. Vous savez, le fameux ami noir qui ne trouve pas ça choquant.

Parlant des explications de Roselmack, l’un des principaux arguments consistait à dire que «Nous ne sommes pas dans une démarche d’agrément, de divertissement, de moquerie, de stigmatisation. C’est un maquillage destiné à préserver au mieux l’anonymat d’une personne mineure qui témoigne d’un vécu qui pourrait lui porter préjudice (…). Nous ne sommes donc pas dans une démarche constitutive d’un “blackface”».

  • Pourtant, il s’agit bien ici d’une démarche dans l’intérêt d’un individu au détriment d’une communauté. Depuis le Minstrel Show, le Blackface ne se réduit plus au simple fait de divertir, se moquer, ou dénigrer. C’est surtout très problématique de grimer à la guise des personnes en “noir-e” quand les noir-e-s eux-mêmes ne sont pas seulement noir-e-s et ne subissent pas seulement les oppressions quand ça les arrange. Et puis, on en parle, de l’association d’idées derrière la démarche – sans porter de jugement sur les thèmes et les témoins?

Harry continue avec ce point pertinent, selon lequel “le vrai débat de fond, le débat de société porté par le témoignage courageux de cette adolescente et de son père passe au second plan. Plus de 7000 adolescents se prostitueraient dans notre pays”.

  • Mais encore une fois, dans ce cas pourquoi faire ce pari osé plutôt que de miser sur le fond? En fait, Harry nous met ici face à un dilemme: celui de nous faire penser que s’offusquer face au Blackface c’est vouloir porter préjudice à la victime. Pourtant, la production a elle-même détourné le débat dès l’instant où ils ont validé l’idée. Le sujet abordé était suffisamment grave pour éviter toute cette mise en scène injustifiée. 

Roselmack continue “Je n’ai pas entendu, ou lu que le numéro de février du magazine Historia ambitieusement intitulé « Les vérités sur l’esclavage » avec en Une la photo d’un Noir attaché et terrifié ait suscité des réactions fortes.”

  • C’est certainement là l’argument le plus surprenant venant du journaliste afro-descendant, tant cela s’apparente plus au stratagème de ces personnes qui aiment tenter de noyer le poisson et détourner le débat en pleine polémique. Quid de la guerre au Congo? De l’esclavage en Libye? Des tensions à Haïti? Il y a toujours une cause plus importante, le but étant de culpabiliser face aux revendications et d’invalider le ressenti de celles et ceux qui les portent. Ce « reproche moralisateur » est d’autant plus déplacé qu’il met en parallèle un blackface en prime time et la Une d’un magazine peu connu du grand public.

Finalement, TF1 et Harry Roselmack nous ont certainement pondu l’excuse de Blackface la plus absurde qu’il soit jusqu’ici. A titre personnel, je n’en tiens pas rigueur à Harry Roselmack au point de le cancel. Mais je reste dubitatif par rapport à l’image que j’ai du journaliste qui, je pensais avait compris les subtilités et les dynamiques du racisme.

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