©Photo: Zoé Borbé – Petite vie


On parle d’appropriation culturelle lorsqu’une personne adopte des aspects d’une culture qui n’est pas la sienne. Si vous avez du mal à voir la différence avec un simple échange culturel, c’est parce qu’il s’agit là de la définition la plus élémentaire. Pour comprendre en profondeur la notion d’appropriation culturelle, il faut bien évidemment avoir recours à la dynamique de pouvoir. Il s’agit de l’utilisation par les membres d’une culture dominante des éléments d’une culture de personnes qui ont été systématiquement opprimées par ce même groupe dominant.

L’appropriation culturelle n’est donc pas la même chose que l’échange culturel où les uns partagent avec les autres – parce qu’il y a justement cette dynamique de pouvoir systémique. Il ne s’agit pas non plus d’assimilation culturelle, autrement dit, le fait pour les personnes marginalisées d’adopter des éléments de la culture dominante afin de survivre à des conditions qui rendent leur vie plus difficile si elles ne le font pas.

Si vous avez toujours du mal à comprendre pourquoi l’appropriation culturelle suscite autant le débat, voici 9 pistes de réflexion.

1. Ça banalise l’oppression historique violente

Ça peut sembler très compliqué de devoir renoncer à quelque chose qu’on a emprunté à une autre culture et intégré à notre quotidien, surtout si cela fait sens pour nous d’une manière ou d’une autre. Dans les pays occidentaux, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis, il est par exemple monnaie courante d’arborer des coiffes amérindiennes pour Mardi gras, de se vêtir en « Africain·e·s » ou encore de se grimer en « noir·e·s ». Pour justifier de tels comportements, les principaux concernés évoquent alors toutes les raisons possibles: hommages, traditions… Quand ils n’accusent pas les groupes opprimés d’être trop sensibles et de verser dans la victimisation.

Mais, lorsque la violence cible de façon systémique un groupe de personnes par le biais du génocide, de l’esclavage ou de la colonisation, le traumatisme qui en résulte dure de génération en génération.

Plutôt que de célébrer le génocide d’un peuple pour le plaisir (et/ou le profit), nous devons travailler à guérir les dégâts causés par cette période de l’histoire.

2. C’est «cool» pour les Blanc·he·s – mais «trop ethniques» pour les autres

En France, on privilégie depuis longtemps le modèle de l’assimilation culturelle, un processus qui suppose l’effacement total du bagage identitaire des «nouveaux venus», les populations issues de l’immigration. « Le but est qu’ils ne soient plus repérables dans la structure sociale, que leurs spécificités culturelles, religieuses ou sociales disparaissent afin qu’ils deviennent semblables en tout point aux Français » selon Patrick Simon, sociodémographe à l’Institut national d’études démographiques (INED).

Ainsi par exemple, en tant que femme noire, le traitement qui m’est réservé ne sera pas le même et mes chances seront plus ou moins limitées pour certains emplois selon que je porte un afro, des dreadlocks ou des tresses africaines – qui sont pourtant toutes les façons les plus naturelles de porter mes cheveux.

Là où les femmes noires doivent lutter pour se faire accepter, des milieux comme la Haute Couture et les femmes blanches à l’image des sœurs Kardashians sont célébrés lorsqu’ils arborent les mêmes codes. Nos caractéristiques ne seraient donc attrayantes que lorsqu’elles sont adoptées par des blanc·he·s.

3. Honorer une culture tout en perpétuant les préjugés contre son peuple

Les Blanc·he·s ne demandent pas à naître avec un privilège. En revanche, ce qu’ils choisissent d’en faire est une autre histoire. Si les sœurs Kardashian se retrouvent régulièrement au cœur de controverses sur l’appropriation culturelle, c’est notamment parce qu’elles utilisent souvent leur notoriété pour attirer l’attention et exploiter différents aspects de la Culture Noirecomme les tresses africaines – mais qu’elles ne s’expriment jamais sur les violences subies pas les Noirs américains.

L’appropriation culturelle illustre le fait qu’il n’est pas nécessaire d’aimer une personne ou de respecter son identité pour se sentir en droit de la prendre. Bien au contraire, il s’agit justement de profiter du déséquilibre des pouvoirs entre les groupes pour tirer profit au détriment des groupes opprimés.

4. Les personnes privilégiées profitent du travail des personnes opprimées

Racisme, classisme et xénophobie impliquent que certains groupes n’ont pas cette position de privilège qui leur permet de tirer profit de leur culture – tandis que les membres du groupe dominant peuvent quant à eux capitaliser sur ces éléments de culture tout en nuisant à la communauté à laquelle ils empruntent ceux-ci.

Comme l’explique la professeure de droit américaine, Olufunmilayo Arewa, “l’emprunt devient de l’appropriation à partir du moment où il renforce les rapports de domination historiques, ou prive les pays africains d’opportunités de tirer profit de leur patrimoine culturel”. 

Si en tant qu’individu, cela ne signifie pas que l’on est une «mauvaise personne» en s’appropriant la culture de quelqu’un d’autre, on participe tout de même à un système discriminatoire. Un système dans lequel les membres des groupes opprimés sont généralement pénalisés par la précarité, les difficulté pour créer des entreprises et plus généralement d’avoir accès au «rêve» capitaliste.

5. Être récompensées pour des choses pour lesquelles les auteurs n’ont jamais obtenu de crédit

A qui pensez-vous lorsqu’on vous dit Rock’N’Roll? A votre avis, qui est à l’origine du genre musical? Elvis Presley peut-être? Eh bien non! Le Rock’N’Roll, dérivé du Blues, a d’abord été façonné par des artistes noirs. Avez-vous entendu parler de Sista Rosetta Tharpes, surnommée la « Godmother of Rock ‘n’ Roll » (la marraine du Rock ‘n’ Roll)? Dans les années 1950, les blancs ne souhaitant pas soutenir des artistes noirs ont récupéré et se sont appropriés le Rock’N’Roll. Sam Phillips qui a découvert Elvis presley, aurait déclaré: « Si je pouvais trouver un Blanc qui ait l’intonation et la sensibilité nègre, je pourrais faire un milliard de dollars ».

Et bien qu’Elvis n’ait jamais prétendu l’avoir commencé (et était clair sur les artistes noirs qui l’ont influencé), les médias ont réécrit l’histoire pour affirmer qu’Elvis avait inventé le Rock’N’Roll.

Cette tradition d ‘«emprunter» aux artistes noirs et de promouvoir les artistes blancs au détriment des artistes noirs plus talentueux continue de faire aujourd’hui des milliards dans l’industrie du disque .

6. Ça répand des mensonges de masse sur les populations marginalisées

Le propre de l’appropriation culturelle est de rendre quelque chose d’atroce d’acceptable, voire ludique et divertissant, et d’en faire une vérité. C’est par exemple le cas avec le mythe Pocahontas qui s’est construit comme un récit positif de la colonisation.

De son vrai nom, Matoaka“petite plume de neige” – est une jeune fille de la tribu des Powhantans capturée par un capitaine anglais pour faire pression sur les indiens. Après avoir épousé John Rolfes, un Anglais de la colonie dans un « mariage d’intérêt », elle sera exhibée comme un objet de curiosité exotique et deviendra le symbole du triomphe de la “civilisation” sur les autochtones. Son histoire servira la propagande coloniale du royaume d’Angleterre. Finalement, l’opinion publique ne connaît que très peu les véritables histoires et ne partage pas la souffrance de tous ces peuples.

Imaginons un instant le tollè si Disney avait décidé de romancer le journal d’Anne Frank, en faisant vivre à la jeune femme une histoire d’amour avec un officier nazi et une fin heureuse? Puis, que ce film de Disney devenait la principale référence de la culture dominante concernant l’Holocauste. Ce sont pourtant deux filles aux histoires poignantes. Mais la plupart d’entre nous pensent que banaliser la vie d’Anne Frank est de très mauvais goût.

7. L’appropriation culturelle perpétue les stéréotypes racistes

Lors des American Music Award 2013, la chanteuse Katy Perry s’est habillée en Geisha pour sa performance, en prétextant vouloir rendre hommage à la culture japonaise. Mais c’est une image complètement déformée qu’elle a donnée de ce qu’elle prétendait honorer, utilisant une énorme plateforme pour perpétuer les stéréotypes négatifs et répandus sur les femmes asiatiques.

Avec son single « Unconditionally », la chanteuse chantait son amour éternel tout en donnant l’image d’une femme asiatique passive et sexuellement soumise. Pour elle, il s’agissait juste d’un personnage mais cette image a de réelles conséquences sur les femmes asiatiques, victimes de fétichisme raciste.

À la fin de la journée, Katy Perry a pu retirer son costume et retourner à ses millions en redevenant un être humain dynamique, et pas seulement une caricature sage. Les femmes asiatiques quant elles, en revanche, ont continué à faire face aux normes sociales racistes et sexistes que Perry a contribué à perpétuer. C’est ce qui se produit lorsque la seule image dominante de votre sexualité est un stéréotype négatif constamment renforcé par l’appropriation culturelle.

8. Les Blancs peuvent librement faire ce pour quoi les autres groupes ethniques ont été activement punis

En Afrique, durant la colonisation, l’acculturation – processus de modification de cultures locales sous l’influence des cultures occidentales – a souvent été forcée et imposée. Comme l’explique Joëlle Busca dans son livre « L’art contemporain Africain, du colonialisme au postcolonialisme »:

« La colonisation produisit une rupture brutale dans le développement des cultures en Afrique. La destruction massive d’objets et l’interdiction de les reproduire ont mis un frein radical à la création et la transmission des connaissances traditionnelles.»

De nombreux peuples «indigènes» ont ainsi été contraints de renoncer à leur culture, leurs coutumes, leurs modes de vie, langues et même styles vestimentaires pour adopter ceux des colons européens et obéir à la mission civilisatrice. Aussi, on comprend que des années plus tard, voir les occidentaux récupérer, exploiter et gentrifier ce pourquoi vos ancêtres ont été pénalisés plus tôt peut être très mal vécu.

9. Priorité au ressenti des personnes privilégiées par rapport à la justice pour les personnes marginalisées

L’une des principales objections souvent avancées concernant l’appropriation culturelle repose sur la «liberté d’expression». Il est vrai que nous devrions tous avoir la possibilité de nous exprimer et naviguer librement entre les cultures dans le respect de celles-ci. Mais affirmer que la culture dominante a le droit de s’emparer librement de celles de groupes qui ne disposent pas de pouvoir institutionnel s’apparente à la «mission civilisatrice». Les puissances coloniales ont utilisé ce concept pour affirmer qu’ils avaient le «devoir» de prendre des terres, des ressources et une identité aux peuples autochtones – en essayant de tout justifier, de l’esclavage au génocide. 

Nous avons encore beaucoup de travail à faire pour guérir de l’impact de l’oppression d’hier sur nos sociétés actuelles. De nombreux exemples d’appropriation culturelle peuvent sembler «peu importants» ou donner l’impression qu’il y a «plus grave». Mais changer les normes oppressives quotidienne constitue une part considérable du travail. C’est l’une des façons dont nous pouvons contribuer à empêcher la société de déshumaniser, d’effacer et d’ostraciser les personnes opprimés.

Il est important de considérer le contexte lorsqu’on empreinte des éléments d’autres cultures. Ne continuons pas à rendre les autres cultures invisibles en prétextant un «melting pot culturel».

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