Je regardais dans le miroir. Je voyais une fille à la peau couleur chocolat, avec des lèvres charnues, bicolores, et des cheveux bouclés qui grandissaient en direction du soleil, et qui étaient un peu fous parce que personne ne savait vraiment comment s’en occuper. Je regardais ma mère, une femme couleur café au lait, avec des lèvres roses, fines et des cheveux défrisés. Elle était si belle, et je ne l’étais pas.

On me donnait un morceau de citron à frotter sur ma peau chaque jour. Le blanchissant naturel qu’il contient finirait bien par m’éclaircir la peau. Mes proches se plaignaient du soleil à cause de la façon dont elles devenaient foncées, et se recommandaient des crèmes éclaircissantes entre elles, comme je recommanderais un parfum ou un mascara à mes amies.

Ma mère essayait également de me convaincre de blanchir ma peau: «Tu connais Aaishia? Tu te souviens de comment elle était foncée (de peau)? Elle a utilisé la crème, regarde comment elle est claire (de peau) et belle maintenant! ». Ça déclenchait chez moi une longue spirale de haine de soi. Je n’étais pas belle et je ne pouvais rien y faire. C’est comme ça que ça a commencé.


Le monde m’avait toujours montré que la peau claire était meilleure et plus belle.


Une fois, une fille m’a dit qu’elle ne voulait pas jouer avec moi parce que «je n’aime pas les gens à la peau boueuse». Après ça, j’ai décidé: «Je ne suis pas différente d’eux, je vais juste être comme eux. Personne ne pourrait plus rien dire de moi». Je me suis complètement déconnectée de ma langue maternelle, de ma culture, du fait d’être noire. Ce n’était que des fardeaux qui m’accablaient et dont je ne voulais plus qu’ils fassent partie de moi. Le monde m’avait toujours montré que la peau claire était meilleure et plus belle.

Je suis née et j’ai grandi au Royaume-Uni. A l’école, mes amies étaient occupées à démêler et brosser leurs cheveux devant la glace. Les miens devaient absolument restés tressés pour les empêcher de devenir crépus, et même les brosses démêlantes ne pouvaient pas passer dedans. Et quand bien même elles le pouvaient, me brosser les cheveux secs les ferait ressembler à une crinière de lion.


Lorsque nous étudions Martin Luther King et Rosa Parks, je m’effaçais, embarrassée de voir mes camarades blancs lever les yeux au ciel. J’étais presque confuse vis-à-vis d’eux.


Je restais debout dans ma chambre très éclairée, l’éclat de la lumière rendant ma peau plus claire, tandis que je tirais sur mes boucles pour les rendre plus lisses. Lorsque je jouais à un jeu sur ordinateur, je devais créer un avatar de moi et je choisissais toujours de ressembler à une fille blanche aux yeux verts et avec des tâches de rousseur. C’est ce que je voulais désespérément être.

Lorsque nous étudions Martin Luther King et Rosa Parks, je m’effaçais, embarrassée de voir mes camarades blancs lever les yeux au ciel. J’étais presque confuse vis-à-vis d’eux. “Je suis désolée d’être noire, si des personnes comme moi n’existaient pas, nous n’aurions pas à subir ces cours stupides”. Lorsque nous avons visionné Hairspray, je me suis cachée le visage, honteuse en voyant les scènes de manifestations pour l’intégration des Noirs. pour moi, le racisme était quelque chose qui devait être ignoré. C’était dans le passé alors il fallait que ça y reste.

J’ai ensuite été transférée dans une école où 98% des élèves étaient musulman·e·s et la plupart étaient noir·e·s. Être noir·e là-bas était une bonne chose; c’était quelque chose dont on pouvait être fier. Il y avait un sentiment de communauté dans cette école. D’autres enfants parlaient de la nourriture préparée par leur mère ou de leurs visites dans leur pays d’origine, du fait qu’ils soient Noirs. Et le fait que je sois noire? Il y a longtemps que c’était passé aux oubliettes. Pour eux, j’étais une blanche-wannabe, un “Oreo” (noire à l’extérieur blanche à l’intérieur). La personnalité que j’avais mise en place pour mon ancienne « moi » n’allait pas fonctionner ici. C’était comme si je pouvais enfin être moi-même, mais je ne savais plus comment faire parce que je ne savais même plus qui j’étais. Il semblait que je devais de nouveau me créer une fausse personnalité pour m’adapter. Mais à quoi devais-je m’adapter?

M’aimer. Ma peau couleur chocolat, mes lèvres charnues et bicolores et mes boucles qui grandissaient en direction du soleil.

Je vous passe les dommages causés par des années à lisser et défriser mes cheveux. J’ai regardé des vidéos sur les coiffures protectrices pour mes cheveux, et comment prendre de soin d’eux. J’ai acheté les bons produits et mes boucles ont commencé à tomber et briller sur mes épaules. Je les adorais, et j’étais constamment complimentée sur mes cheveux. J’adorais avoir mes boucles.

A ce moment, le hashtag #BlackGirlMagic était populaire sur la toile. Je me rappelle que j’allais sur Instagram et que je parcourais les publications sous le hashtag; « Les filles noires sont faites de beurre de cacao, de miel et de sucre roux ». Il y avait des photos de jolies femmes, et elles n’étaient pas juste claires de peau, ni avec de fines boucles non plus. Les femmes couleur bois d’ébène avec des afro puff étaient nombreuses. Je réalisais combien ma peau pouvait briller, paraître pure et dorée lorsque je prenais des photos à la lumière du soleil. J’adorais avoir une peau couleur chocolat.

Je surprenais des filles blanches parler de Kylie Jenner et ses lèvres charnues, à quel point elle avait l’air jolie pendant qu’elles sortaient le crayon à lèvres de leurs sacs, et regardaient des vidéo tuto Youtube sur comment dessiner leurs lèvres. Dès que j’entrais dans la pièce, elles me disaient à quel point j’étais chanceuse parce que mes lèvres étaient belles et charnues, et combien elles souhaitaient avoir des lèvres comme les miennes. Alors que j’appliquais du gloss à lèvres, mes lèvres brillaient, chacune d’un ton légèrement différent. Quand je souriais, elles étaient magnifiques. J’adorais avoir des lèvres charnues et bicolores.

J’adorais être noire.

Je voulais aimer tout ce qui me rendait noire. Ma culture, mon héritage, tout.

Bien que ma langue maternelle soit une langue difficile, lorsqu’on la parlait, cela résonnait comme une chanson. Mon pays d’origine était magnifique et cela me faisait mal de voir les destructions qui y avaient été apportées. J’étais fière d’être noire.


J’ai passé tellement de temps à m’informer, ainsi que les autres, sur les problèmes auxquels les Noirs sont confrontés chaque jour.


J’ai aussi appris, en grandissant, que le racisme n’était pas dans le passé. C’était très, très présent. J’ai remarqué comment les gens me regardaient différemment dans les rues, ou comment la sécurité me regardait dans les magasins. J’ai souffert pour les cours sur le racisme que j’ai longtemps détestés. J’ai passé tellement de temps à m’informer, ainsi que les autres, sur les problèmes auxquels les Noirs sont confrontés chaque jour.

Parfois, jusqu’à ce jour, la haine de soi s’immisce encore en moi telle une silhouette ténébreuse couvrant mes yeux de tout l’amour que j’ai réussi à me construire. Je me regarde alors dans le miroir et je me dis « suis-je trop foncée? » ou « mes cheveux sont-ils en désordre, est-ce que tout le monde pensera que je n’ai fait aucun effort? »

Ces blessures mettent du temps à guérir. Mais les beaux jours où ma peau brille au soleil, je me sens belle. Noire et belleTout ce que j’ai traversé pour arriver ici en vaut vraiment la peine.

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