Il y a plusieurs années, le provincial que je suis reviens d’une virée à Paris avec un nouveau terme pour me moquer des femmes (noires) qui m’entourent: “niafou”. A l’époque, ni une, ni deux, j’écris ce qui deviendra sans doute l’une de mes chroniques les plus lues sur la toile. Mais aussi celle qui me fera connaître en tant que blogueur. Celle-ci s’intitule “La niafoulogie: tête moisie, style gâté”.

Illustrée par les photos de femmes jamaïcaines au style excentrique en soirée, dans celle-ci, je fustige ces femmes noires dont le style capillaire rend hommage à Sangoku, aux Powers Rangers sans manquer de souligner combien l’odeur de perruques rappelle parfois celle d’un « rat mort ». J’évoque également leur attitude vulgaire tout en précisant combien « je suis moins adhérant quand il s’agit de stéréotyper leur attitude tant elle ne leur est pas toujours caractéristique ». Le billet remporte un franc succès et est massivement relayé sur la toile et les réseaux sociaux. Ce n’est que plus tard, en découvrant que mon article était cité en référence sur des forums comme Jeuxvideo.com (connu pour sa misogynie, ses topics racistes, son escalade de violence et ses cas de cyber-harcèlement) ou encore en découvrant les titres/clips du rappeur Mokobe – « Rihannon » et « Beyonce Coulibaly »que je réalise que je suis en train de prendre part à quelque chose auquel je ne m’identifie absolument pas.

A une différence près quand même….

Au moment où j’écrivais mon billet, mon audience était composée presqu’exclusivement de personnes afros. Du moins, c’est ce que je croyais. C’était – je le pensais alors – de l’humour communautaire et l’intention de mon article était davantage de faire rire les gens majoritairement noirs, dénoncer une certaine réalité qui existe dans nos communautés africaines, mais certainement pas de manquer de respect aux femmes noires en quelque façon devant un public mainstream. Pourtant, le concept même de la toile et le côté divertissant / viral que l’on retrouve dans la musique, danse et même les mémés de nos cultures et sous-cultures afros fait en sorte que même nos moqueries intracommunautaires se voient vite réappropriées et reprises par des personnes qui ne sont pas afro-descendantes. Pour autant, si avant, on pouvait facilement prétendre ne pas en avoir conscience, aujourd’hui, certains en font carrément un fond de commerce.

Les humoristes français noirs et l’image véhiculée de la femme noire

De Jaymax à Issa Doumbia en passant par Benito Online et Ahmed sylla, ils sont nombreux ces nouveaux « humoristes » qui se construisent une notoriété sur les stéréotypes à propos de la communauté noire et des femmes noires en particulier pour plaire et se faire accepter par un public majoritairement blanc. En effet, purs produits de Vine, Facebook ou du Black Twitter françaisles propos misogynoirs sont légion, bon nombre de youtubeurs / influenceurs / humoristes ont bâti leurs communautés simplement sur l’art de se moquer ou de lancer des hashtags sur les femmes noires à destination d’un public majoritairement non noir. Beaucoup cumulent aujourd’hui plus de 10K de « followers » uniquement grâce à ce genre d’humour à l’apparence inoffensif mais profondément dégradant. Profondément dégradant puisqu’ils donnent implicitement carte blanche à des personnes d’autres groupes ethniques pour reprendre ces stéréotypes et les asséner à coups d’injures, comme ce fut le cas avec mon billet plus haut. Mieux, ils légitiment même ces comportements en livrant en pâture leurs homologues féminins.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà plaisanté ouvertement sur les femmes maghrébines, asiatiques ou indiennes avec mes potes de ces différentes communautés. De toute les façons, les simples règles de bienséance et de politesse voudraient que lorsque deux personnes qui se connaissent d’antan se charrient entre elles, vous n’y preniez part – tout de même avec des pincettes – que si et seulement si vous y êtes invités. D’où cet adage africain qui dit qu’il ne faut jamais mettre son doigt entre l’écorce et l’arbre. Je me vois très mal qualifier une fille maghrébine qui sort avec un homme noir de « beurrette à Khel » comme si nous avions élevé les moutons ensemble.

Mais pourquoi, nous les hommes noirs faisons-nous donc des femmes noires le bouc émissaire de tous les trolls et pourquoi les gens de toutes les origines trouvent-ils ce «trolling» misogynoiriste drôle en fait?

D’abord parce que ce n’est pas un secret de polichinelle: le racisme place les Noirs tout en bas de l’échelle et le patriarcat considère les femmes comme inférieures aux hommes. La négrophobie se retrouve aussi bien dans les sociétés européennes que dans différentes autres cultures. Idem pour la misogynie. Il ne fait donc pas bon d’être noir et d’être une femme. Malcom X disait d’ailleurs: « La personne la moins respectée en Amérique est la femme noire. La personne la moins protégée en Amérique est la femme noire. »

Et il avait absolument raison. La femme noire incarne les deux identités les plus opprimées de nos sociétés. Moquées pour leurs traits physiques, leurs cheveux, leur teint trop foncé, elles doivent également conjuguer avec certains traits de caractères (matérialistes, sauvages, aigries, superficielles, etc.) qu’on leur prête. Si les hommes noirs subissent également l’oppression raciale, ils n’en restent pas moins privilégiés en tant qu’hommes. Ce ne sont pas eux que les standards de beauté coloristes et eurocentristes touchent le plus. Dénigrer et se moquer des femmes noires publiquement semblent donc être une manière pour les hommes noirs d’échapper à leur propre condition de noirs, ou du moins de l’atténuer à se distanciant de celles-ci. C’est en quelque sorte faire preuve de « haine de soi », non pas de soi en tant qu’individu mais de certains aspects que la société associe au fait d’être noir.e. Une personne a d’ailleurs dit un jour que certains hommes noirs ne veulent pas la fin de la suprématie blanche: ils souhaitent juste être assis à leur table.

Nous sommes nombreux à lutter contre cette haine de soi systémique. Nous avons été conditionnés à voir le fait d’être noir.e comme une tare plutôt qu’une bénédiction. Et cela se manifeste plus sévèrement chez les hommes noirs cisgenres qui s’en prennent aux femmes noires. Une part importante de leur conditionnement consiste à voir les femmes noires comme « inférieures » aux autres femmes et « moins précieuses », en particulier par rapport aux femmes blanches.

Pensant faire de l’humour, certains ne réalisent pas en fait que ces blagues sont écrites depuis des décennies et n’ont pas été écrites par eux. Et ce n’est pas une coïncidence si ces « blagues » sont enracinées dans des stéréotypes sur les femmes noires. Beaucoup de ces blagues sur les femmes noires qu’ils sont si fiers de réciter devant cette audience composée essentiellement de personnes non-noires découlent bien souvent du racisme. Autrement dit, chers humoristes, que vous le vouliez ou non, elles vous concernent également. Cette tentative d’assimilation au détriment des femmes noires, mais aussi des blédards ou autres, fait de vous des majordomes, qui mendient l’intégration en obéissant à une politique de respectabilité.

Dans leur quête aux followers et à la notoriété, les humoristes noirs français feignent encore de ne pas comprendre que leurs clichés vont plus loin que de simples blagues. Et si nous inversions un instant les rôles. Imaginions que des humoristes françaises noires se mettaient à rire des « racailles noires » qui se font serrer, violenter par les flics; dealent, n’ont pour seuls boulots que de faire la sécurité, traînent en bas des tours et prennent des matraques dans le postérieur et en meurent même, trouverions-nous toujours cela aussi drôle? Ne nous sentirions-nous pas nous aussi offensés?

Ces blagues en plus d’être nuisibles sont donc inutiles et dénigrantes à l’égard de toutes les afro-descendant.e.s. L’on peut tout à fait être drôle sans dénigrer les femmes noires, croyez-le ou non. Il suffit d’avoir…Un peu de talent.

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