Préfecture de Lyon, un lundi matin – Je suis aligné dans cette file d’attente interminable tandis que derrière moi, deux congolais ou zaïrois – bref deux individus aux épidermes à deux couleurs – conversent de manière tonitruante en lingala alors même qu’ils sont côte à côte, ce qui a le don de m’agacer. En tête de file, ce sont des camerounais comme moi – identifiés grâce à l’accent et aux expressions typiques (« ça c’est même qui ça ? ») – qui maugréent après qu’un agent de police leur ait demandé de respecter la zone d’intimité. A côté, sur les bancs, quelques familles originaires d’Afrique de l’Ouest semblent avoir élu domicile : les tantines toutes vêtues de boubous braillent à tue-tête comme dans un marché pendant que les mioches pioncent sur un pagne étalé à même le sol.

Je me sens comme diminué. Ces gens me mettent mal à l’aise, je ne suis pas comme eux et il serait hors de question qu’on m’assimile à eux. En plus, j’ai mes papiers et je suis juste là pour un banal (putain de) problème de passeport, moi ! Intérieurement, je rage, vocifère, fulmine et m’en prends maintenant à la dame de l’accueil : « C’est quoi ce regard inquisiteur et dédaigneux ? Je ne suis pas là pour quémander l’hospitalité et, s’il n’eut pas été ce changement de garde (d’enfants) suite à un divorce, je ne serais jamais venu en France. Et donc, je t’emmerde ». Et là, un agent m’interrompt dans mes virulentes pensées pour nous annoncer que pour les passeports, c’est dans la file d’à côté, actuellement vide. Je ressens soudain comme un énorme soulagement et m’empresse de me décaler. Désormais, je me distingue des autres africains et il n’y a plus d’amalgame possible.

Le soir dans mon pieu, cherchant désespérément le sommeil avec la torche, je me ressasse ma journée et percute : à en juger mon attitude de ce matin, je ne suis ni plus ni moins qu’un « bounty » si je me fie à la définition de certains. Comment – ô malédiction – un blédard de mon envergure a-t-il pu renier ses « propres frères » et pire, oser les prendre de haut à ce point ? Non pas que je regrette, j’essaye tout juste de comprendre. Une introspection s’impose.

J’ai récemment procédé à un remaniement au niveau de mes relations amicales et coïncidence ou non, les laissés-pour-compte sont essentiellement des camerounais. Ainsi, aujourd’hui, la plupart de mes potes sont des français blancs, connus dans le cadre universitaire. A l’époque, nous nous bourrions la gueule à moindre coût avant de nous rendre en soirée, ce que ne comprenaient absolument pas mes compagnons africains. En revanche avec ces derniers, sortir en soirée nécessitait de « poser un gros billet » afin d’acquérir une bouteille – quinze fois plus chère qu’en magasin – dans le club et surtout réquisitionner un carré VIP pour quelques heures. Nous passions ainsi pour les « boss», les « princes de la nuit » et à l’aube, rebroussions chemin en métro, n’ayant même plus de quoi se payer un trajet en taxi. Depuis, autant j’affectionne toujours autant « l’ambiance à l’africaine », autant j’exècre ce milieu, incompatible avec mon état d’esprit. Les commérages y vont de bon train, on y cultive le « m’as-tu-vu ? » à outrance et, on vous y taille des réputations au gré de la météo. D’où le fait que j’ai toujours eu cette fierté digne d’une pucelle lorsque je débarquais dans une soirée afro-caribéenne à Lyon et que l’on me regardait l’air de dire « tiens, une nouvelle tête ». Pourtant, je suis tout aussi porté sur la matériel et souciant de mon apparence qu’eux. Seulement, inversement à eux, j’aspire d’abord à combler mes besoins physiologiques et mes besoins de sécurité avant d’assouvir cet intense besoin d’estime. Ce qui ne m’a pourtant pas empêché à l’époque, de souscrire – à mon compte et au nom de l’amitié – à un abonnement téléphonique pour ce pote camerounais qui, étant sur « liste noire » dans sa banque, souhaitait tout de même un BlackBerry BOLD en-second-téléphone (le début des ennuis).

Ah oui, au demeurant, dans le cadre professionnel, je préfère qu’on se dise à mon égard « celui là se prend pour un blanc » plutôt que « ah ! Voici un frère ». Ca m’évite de recevoir des mails professionnels signés « A+ » au lieu d’un respectueux « Cordialement » parce que dirons-nous, « nous sommes entre noirs, pas de civisme, on se comprend». Qui plus est, chaque fois qu’il m’a été donné d’entendre une histoire de racisme vécue par une connaissance, j’ai systématiquement – dans un souci d’objectivité – mis sa parole en doute, afin de m’assurer que je n’avais pas à faire à quelqu’un qui verrait dans le regard d’une caissière en manque de sommeil un mépris lié à sa couleur de peau ; ou encore à un individu capable de se pointer à un entretien d’embauche, chemise froissée, et de ressortir en disant « c’était un(e) raciste » sans jamais se remettre en question. Et soit dit en passant, je trouve certains coins de château Rouge (Paris) particulièrement sales et déplore le fait qu’on soit contraint de s’y rendre pour se ravitailler en produits africains ou trouver coiffeur lorsqu’on débarque à Paris.

Le compte est bon, les charges s’accumulent contre moi et le diagnostic résonne dans ma tête : « BOUN-TY ». Se pourrait-il que cette tendance à parler des « noirs » à longueur de journée et, ce désir d’appartenir à une caste élitiste qui changera la donne pour l’Afrique ne soit en fait que l’expression d’un profond complexe socio-épidermique ?

Non. Je pense surtout que je dois abdiquer cette fâcheuse tendance à extrapoler le(s) milieu(x) que je côtoie au cas général. Pour le reste, que ce soit lors de mon expérience matinale ou durant mon introspection, à aucun moment je n’ai souhaité « devenir blanc ». Pour rien au monde je ne changerai mais cheveux crépus même s’ils se comportent des fois comme un aspirateur et, j’ai préféré avoir la tronche comme un Ferrero Rocher plutôt que comme une pizza au chorizo durant la puberté. En plus, je crois fermement à l’existence d’un paradigme africain, salement amoché par l’histoire qu’il est nécessaire de rétablir. Quant à mon attitude de ce matin, ce n’est aucunement de la honte sinon de la condescendance. Elle est surtout celle d’une personne qui se pense mieux éduquée  et dans une meilleure situation que les autres pour se permettre de les prendre de haut. Car OUI, je me soigne mais je n’en reste pas moins quelqu’un d’hautement superficiel, qui trie ses fréquentations. En autres, j’ai des principes et si les vôtres sont à l’opposé, vous pourrez tout aussi bien venir du même village que moi que je ferai en sorte de ne pas vous côtoyer. Pourtant, c’est d’abord ce raisonnement dualiste et épidermique qui a pris le dessus : un noir qui snobe un blanc est tout aussi prétentieux qu’un blanc qui snobe un autre blanc MAIS, un noir qui snobe un autre noir est « bounty ».

       L’esclavagisme, le colonialisme et le racisme ont quelque peu figé les réflexions. On confond ce qui relève d’un côté de l’acculturation/aliénation et de l’autre du développement (lié à l’éducation)/mondialisation. On ne distingue pas ce qui a été instauré par le colon et ce qu’il en aurait quand même été sur les choses avaient suivi leur « cours normal» sans cette intrusion. Les pratiques et traditions qui sont à discuter à notre époque sont reléguées au rang de « vestiges culturels ayant survécu à l’impérialisme occidental » avec la mention « intouchables » et quiconque les remet en question sera diagnostiqué « formaté par la pensée occidentale ». Les mœurs ont changé mais ça  on ne l’accepte pas car – sous prétexte qu’on a un jour été colonisé – elles émanent forcément du « blanc ». Le « BLANC», ce mot à lui seul suffit désormais pour entretenir le biais de statu quo. Tout ce qui attrait au changement, à la nouveauté chez l’individu noir devient blanc, d’où notre complaisance dans l’immobilisme. De sorte, la notion d’individualité nous est limitée et en fin de compte, on devient tous le « bounty de quelqu’un»(1). Dans le discours de certains camerounais par exemple, il est encore fréquent de qualifier un homme ponctuel ou qui ne désire pas recevoir des visites sans annonce comme ayant des «mentalités européennes». Oui, même le civisme est européen et ne peut émaner de l’africain. 

Je terminerai sur ce débat loufoque mais révélateur auquel j’avais assisté. Trois hommes africains discutaient : l’un d’entre eux soutenait qu’en Afrique manger avec les mains est aussi culturel que manger avec les baguettes en Asie. L’autre maintenait qu’il fallait s’accommoder des couverts sans toujours voir l’acculturation partout. Le troisième quant à lui jouait les médiateurs en soutenant qu’il y a certains mets pour lesquels les couverts altèrent le goût et qu’il convient de manger avec les mains. Si j’avais eu l’occasion d’en placer une – «les enfants n’ayant pas leur mot à dire là où les grands parlent»– j’aurais interpellé les deux tontons qui campaient sur des positions radicales: entre la sauce et la cuillère qui précède? En d’autres termes, malgré le fait que ça varie en fonction du PAYS, il ne n’est pas venu à l’esprit de celui qui considérait les couverts comme un « un truc européen» que nous arions trouvé une alternative pour vider une assiette de sauce (plat  essentielle de notre alimentation) NOUS-MÊMES? 

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