Notre contributrice, Siga DIAGOURAGA, engage la conversation sur la notion de communauté dans le film Black Panther en s’appuyant sur sa grille d’analyse.

C’est le plus gros succès de l’année 2018. Je ne vous apprendrais rien de neuf en disant que Black Panther a su redonner à l’Afrique et à sa diaspora ses lettres de noblesse. Black Panther est né durant la lutte des droits civiques aux USA. Mais afin de ne pas donner de dimension politique à ce comics, les auteurs ont choisi de placer l’intrigue dans un pays africain imaginaire.

L’un des avantages des BD Marvels, c’est que les versions se croisent et se superposent, laissant place à une libre interprétation scénaristique et cinématographique. C’est notamment ce qui a permis à l’équipe du film de placer aussi bien des messages forts que des réflexions politiques et sociétales que refusaient les auteurs d’origine.

Pour moi, l’une de ces réflexions est :

En tant que noir·e·s sommes-nous et devons-nous être une communauté?

Pour les Wakandais, en particulier T’Challah et son père bien avant lui, la réponse semble être non. Comment pouvons-nous l’expliquer? Tout simplement parce que le Wakanda est un pays développé et riche en ressources naturelles qui vit en autarcie. Sa population n’a pas connu de domination occidentale et n’a donc pas éprouvé le besoin d’émigrer. N’ayant jamais été confrontés au regard et à l’oppression de l’Occident vis-à-vis des noir·e·s, ils se considèrent avant tout comme wakandais.

En réalité, c’est un peu (et un peu seulement) similaire au cas de nos parents et/ou grands-parents qui vivent au encore dans les villages.  Ces derniers se définissant d’abord comme maliens, congolais, soudanais voire Soninké, Wolof, Dioula ou encore Yoruba. Leur couleur de peau ne suffit guère à en faire une communauté. Pour cela, il faudrait à minima avoir une histoire, une langue et une culture communes.

Depuis la « catastrophe naturelle » qui leur a permis d’être riches en Vibranium, le Wakanda a tout fait pour cloisonner le pays et vivre en marge du reste du monde tout en le surveillant via les chiens de garde et leur participation aux rencontres politiques. Lorsque Nakia tente de convaincre T’Challa d’aider les pays dans le besoin, celui-ci répond:

« Nous ne sommes pas comme les autres pays, si les autres venaient à découvrir qui nous sommes, ce que nous avons, nous pourrions perdre notre mode de vie »

A quoi fait-il référence ? Souhaite-t-il éviter la mondialisation ou alors ne pas être le prochain pays, comme tous les autres pays d’Afrique, à être pillé de ses ressources naturelles par l’Occident et déstabilisé politiquement ? A la fin du film, on retrouve la même allusion lorsque T’Challa reproche à Killmonger d’avoir la même démarche que les oppresseurs, à savoir déstabiliser un État dans le but de s’accaparer de ses richesses et mener ses batailles personnelles en faisant fi des populations autochtones.

Quand bien même ces batailles seraient honorables, ce que souhaite avant tout T’Challa, c’est prendre soin de sa communauté, les Wakandais. Son oncle, le père de Killmonger, a lui été confronté à un monde plus vaste. Un monde dans lequel sa singularité en tant qu’individu a été niée par le groupe dominant de l’environnement dans lequel il évoluait. Il partage l’histoire de millions de femmes et d’hommes noir·e·s vivant dans un monde plus grand que celui des wakandais: celui où l’Afrique a été colonisée et pillée; celui où dès la sortie du continent, l’individu n’est plus « tel de tel pays» mais «tel le/la noir·e·».

Killmonger énonce:

« Leurs leader sont assassinés. Ils sont emprisonnés pour rien; partout dans le monde notre peuple est opprimé, notre peuple souffre parce qu’ils ne disposent pas d’armes pour riposter…. Ils pourraient prendre le pouvoir…le Wakanda pourrait leur octroyer une véritable justice».

Il passe ainsi de «ils» – afro-américains – à «nous»,  noir·e·s du monde. Dès lors, pour lui la question ne se pose plus, le monde a fait des hommes et des femmes noir·e·s une seule et même communauté. Aussi disparate soit-elle, cette communauté se doit de s’organiser et de se soutenir.

Killmonger reprend par là le combat de son père. Malgré l’évolution de la société, les choses n’ont pas tellement changé.  Ainsi par exemple, lorsqu’il dit « Votre sécurité ne me lâche pas depuis le début ». Quel·le noir·e n’a jamais été suivi·e au moins un fois par un vigile dans un supermarché? Cependant, Killmonger élargit son combat à l’ensemble des peuples opprimés.

«L’humanité est née en Afrique, tous les peuples sont ton peuple »

Il redéfinit alors le concept même d’appartenir à une communauté: avoir un vécu, une expérience forte commune en faisant fi du pays, de la langue et de la couleur de peau.

Finalement, et si le sentiment d’appartenance à une communauté – noire ou autre – était évolutif et cumulatif au fil des expériences de vie de chacun? Un exemple parmi tant d’autres, celui de mes parents. En fonction de la posture qu’ils adoptent, de la situation et de leur interlocuteur, le contour de leur communauté s’élargit: Soninké, maliens, africains de l’Ouest, Africains, noirs de France et enfin, noirs.

Siga DIAGOURAGA

ECRIRE UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here