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Petites réflexions sur l’appropriation culturelle

S’il y a bien un concept qui fait couler beaucoup d’encre ces dernières années, c’est celui de « l’appropriation culturelle », joli méli-mélo qui peut foutre autant de bordel qu’un débat sur le conflit israélo-palestinien lors d’un apéro entre potes.

L’appropriation culturelle, kézako ? Eh bien, il est globalement admis qu’il y a appropriation culturelle lorsque des éléments de culture d’un groupe « dominé » sont repris et utilisés par les membres d’un groupe « dominant » à des fin ludiques, esthétiques ou mercantiles.

Pour comprendre la violence du concept, imaginez un matador, torero principal (membre du groupe « dominant ») exhiber les oreilles ou la queue du taureau (élément de culture du groupe « dominé ») comme trophée devant une arène en délire après avoir mis à mort la bête à l’issue d’une corrida. L’appropriation culturelle, c’est donc bien plus que votre voisine et ses quatre tresses africaines plaquées sur le ciboulot ; c’est le clou de ce « spectacle » que représente l’oppression subie par des peuples dits « indigènes » pendant des siècles. L’appropriation culturelle, c’est le trophée du colonialisme.

Je suis issu de la culture Ekang, un peuple que l’on retrouve au Cameroun (Les Beti – Bulu), au Gabon, en Guinée Equatoriale et à Sao Tomé-et-Principe (Les Fangs, Ntumu). La tradition orale occupant une place importante dans l’Histoire africaine, j’ai dû me coltiner des écrits colonialistes d’explorateurs pour en apprendre davantage sur us et coutumes de mes ancêtres, en essayant tant bien que mal de refuser de croire que leur culture, ma culture, n’avait aucune valeur ou valait moins que celle des autres comme insinué. Lorsque les européens rencontrent mes ancêtres, ils leur attribuent l’ethnonyme péjoratif « pahouins ». Nous sommes alors affublés de tous les poncifs racistes de l’époque : « sauvages », « sanguins », « cannibales » et bien d’autres qualificatifs qui vont heurter la sensibilité du jeune homme en quête de son histoire précoloniale que j’étais.

Guerrier Fang

Dans son ouvrage « L’Afrique équatoriale. Gabonais, Pahouins, Gallois (Éd.1875) », Georges de Compiègne écrit par exemple :

« Ils mangent non-seulement leurs ennemis tués à la guerre, mais leurs concitoyens morts de maladie. Leur costumes, leurs armes, leur industrie – Il n’y a à attendre d’eux que des désastres – Nous partons pour leur pays. – Un voyage laborieux. – Perdu dans une crique »

Un certain H. Avelot quant à lui, note dans une publication intitulée « L’art et la mode chez les Pahouins » ceci :

« Après avoir, par ces différentes artifices, ajouté à leur laideur naturelle, après s’être frottés d’huile de palme et parfumé d’ail indigène, les Pahouins se couvrent le corps d’ornements variés, tels que gris-gris, coquillages, dents ou cornes d’animaux […] »

Ou encore :

« Voyons que le principal motif et en quelque sorte la base de l’ornementation dans la coiffure Pahouine est le classique bouton de porcelaine blanche, percé de quatre trous […] là où nous autres civilisés (ou soi-disant tels), ne voyons qu’un vulgaire accessoire de la toilette intime, les sauvages (ou prétendus tels) voient un ravissant bijou. »

A vrai dire, j’ignore qui sont ces deux gus. Toujours est-il que la plupart des intellectuels de l’époque partagent ces idées et n’hésitent pas à les diffuser auprès du public. Pour eux, les Blancs ont le devoir de civiliser les races inférieures et seules la science et la religion peuvent permettre d’atteindre cet objectif.

Aussi, chaque fois que je découvre par exemple que nos masques et artefacts sont vendus à prix d’or dans le monde, je songe à mes ancêtres, dont la mémoire est bafouée ; ces hommes et ces femmes qui ont pu se battre par le passé et aujourd’hui pour arborer ces codes alors qu’ils étaient assimilés à des animaux et exposés dans des zoos humains tout au long du 19e siècle.

L’appropriation culturelle fait débat dans un sens et pas dans l’autre parce que cet « échange culturel » que certain·e·s défendent se fait en niant ou ignorant les oppressions et les préjudices subis par les populations à l’origine des éléments de cultures qu’ils s’approprient.  Ces « emprunts » relèvent de l’exploitation car ils spolient les groupes concernés du mérite qu’il leur est dû. Porter des tresses africaines et ne pas se sentir concerné pas les questionnements et les revendications des africain·ne, ce n’est pas « apprécier » une culture : c’est ne tirer que le bénéfice de celle-ci. Célébrer le jazz et être amateur de rhum mais ne pas commémorer l’abolition de l’esclavage, c’est s’octroyer les retombées substantielles d’une culture, en ne sélectionnant que le positif. Une culture, c’est un ensemble, aavec une histoire dont on ne s’en détache pas. Toutes les cultures se valent mais certaines sont en partie le fruit d’une histoire douloureuse qui se perpétue encore aujourd’hui.

A lire Aussi – Non Tata Whoopi, elles portent des tissages par assimilation culturelle et non par «appropriation culturelle»

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Wilfried E.K

Fondateur de WYAT Magazine et rédac' chef improvisé! Et sinon, je suis consultant en Marketing affinitaire et en communication digitale. Je suis spécialisé dans les cultures afros.

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