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Photo par Olayinka Babalola sur Unsplash

Opinions

Française ou Ivoirienne? Identité non-identifiée

Notre contributrice, Audrey Abaca, traite du rapport conflictuel qu’elle a longtemps entretenu avec son pays d’origine en tant que personne née en France de parents immigrés sous forme de récit.

Mon dernier voyage en Côte d’Ivoire ? Je l’ai détesté. C’était il y a neuf ans… Un sacré bout de temps déjà. Pourtant, ce voyage m’a laissé un goût amer qui a longtemps persisté en bouche. Non, ce n’était pas la première fois que je me rendais en Côte d’Ivoire, si vous vous posez la question. Mais si je garde d’agréables souvenirs des voyages précédents, celui-ci fut particulièrement éprouvant. À 14 ans, je réalisai entre autres que je me sentais étrangère dans mon pays d’origine.

Dur, n’est-ce pas ? Surtout que mon rapport à la France, mon pays de naissance, était lui aussi conflictuel à cette époque. En fait, j’avais toujours eu conscience de mon altérité en tant qu’enfant noire grandissant dans un pays majoritairement blanc. Petite, mes parents me répétaient souvent qu’avec ma couleur de peau, j’avais intérêt à me faire discrète à l’école pour ne pas m’attirer d’ennui. À l’école justement, les « mais pourquoi tu manges tes frites avec les mains ? On n’est pas en Afrique ici ! », « fais attention quand tu manges du chocolat, tu pourrais te manger les doigts tout
crus » et autres « plaisanteries » dont j’étais la cible, me ramenaient souvent à ma différence. Vers mes dix ans, j’entendis parler pour la première fois de Jean-Marie Le Pen, un monsieur à l’air toujours renfrogné et qui n’aimait ni les Noirs ni les Arabes, disait-on… Même ceux et celles qui étaient nés en France, comme moi.

Bref. Je compris très tôt que ma couleur de peau ferait toujours « tache » dans mon propre pays. Que même née ici, certaines personnes ne me considéreraient jamais comme une Française à part entière.
Étrangement, lors de ce fameux voyage en Côte d’Ivoire, je fus confrontée à une toute autre réalité : parce que j’étais née en France, on me considérait comme « blanche ».
Pour mes proches, j’étais avant tout « La Parigot », « Celle qui vient de Paris », « La Française ». Mon petit cousin Dali prenait d’ailleurs un malin plaisir à imiter mon accent et mes maniérismes de « frrrrançaise ». De nature susceptible, ses taquineries répétées suscitaient en moi un véritable complexe d’identité. Lassée et vexée, je finis un beau soir par le gronder en m’efforçant de prendre un accent ivoirien approximatif. Cette piètre prestation eut l’effet escompté : Dali ne daigna plus jamais de se moquer de moi. En tout cas, pas en face.

Paradoxalement, je réalisai aussi que mon identité française pouvait être source de convoitise. Si le Benguiste est un personnage raillé, il n’en demeure pas moins un modèle de réussite. « Le Noir qui connaît la métropole est un demi-dieu », disait Frantz Fanon au sujet des Antillais·es. Je pense que cela s’applique aussi aux personnes en Afrique. Pour beaucoup, l’Europe reste synonyme de richesse, de confort et de réussite. Comment leur en vouloir après tout ? Avec tous ces Benguistes qui reviennent faroter en exhibant sous leurs yeux des sommes d’argent souvent acquises par le biais d’un crédit.
Mais un tel rapport amenait aussi la question de la confiance. À qui se fier parmi tout ce beau monde qui nous entourait ? Comment s’assurer que telle personne s’approchait de nous par sollicitude et non par simple intérêt ? Et puis, entendre mes parents se plaindre des escroqueries dont ils avaient été victimes de la part de membres de leur propre famille n’arrangeait en rien les choses. Aujourd’hui
encore, je me demande : si demain je retourne en Côte d’Ivoire, en qui pourrai-je avoir confiance ?

Forte de toutes ces observations, j’en vins à la conclusion suivante : pour m’intégrer dans mon pays d’origine, je devais faire oublier aux gens que j’étais Française. Je m’efforçai donc d’adopter l’accent et les (maniérismes) du pays, une façon pour moi de me fondre dans la culture du pays, de prouver que moi aussi, j’étais Ivoirienne. Et comment vous dire ? Ce fut un échec cuisant.
Je n’oublierai jamais ce jour où ma cousine et moi étions sorties acheter de l’alloco pour le goûter. Un pagne attaché autour de ma taille, je me dirigeai fièrement vers la vendeuse jusqu’à ce que je sente le tissu en wax se détacher lentement de mes hanches. Les joues enflammées par la honte, je m’empressai de le rattacher sans grand succès. « Mais d’où elle sort celle-là ? », s’esclaffa la vendeuse d’allocos sous les rires des autres clients. Heureusement, ma cousine vint à ma rescousse et m’aida à rattacher le pagne correctement.
Cette expérience embarrassante, et bien d’autres encore, me résignèrent à accepter que dans mon pays de naissance comme dans mon pays d’origine, mon altérité me ferait toujours défaut. Noire en France. Blanche en Côte d’Ivoire. L’ironie.

Du haut de mes 14 ans, autant vous dire que j’étais tout bonnement incapable de me retrouver dans tout ce bourbier identitaire. Étais-je Française ? Étais-je Ivoirienne ? Un mélange foireux des deux ?
Ivoirienne ? Je n’étais même pas capable de parler l’Attié, la langue de mes parents, ni même d’attacher un pagne. Française ? Apparemment, « c’est pas écrit sur mon front » comme se l’entend dire Farid, le héros d’origine algérienne du film « Né quelque part ».
Aujourd’hui, je peux affirmer avec conviction que je suis Française car j’ai appris à ne pas prêter attention aux élucubrations des Jean-Marie Le Pen et autres Henry de Lesquen. La Marianne a été pour moi une véritable mère nourricière et je lui en serai éternellement reconnaissante, peu importe ce que d’autres trouveront à redire là-dessus.

En ce qui concerne mon identité ivoirienne, je me cherche encore. En fait, je me sens inachevée. Peut-être me sentirais-je déjà un peu plus complète lorsque j’aurai une totale maîtrise de l’Attié. Ou tout simplement, le jour où je me déciderai à mettre mes appréhensions de côté pour retourner en Côte d’Ivoire.

En grandissant, j’ai eu la surprise et le soulagement de voir que je n’étais pas la seule dans ce cas. Si de nombreux enfants d’immigrés ont la chance d’avoir une relation privilégiée avec leur pays d’origine,j’en ai rencontrés beaucoup dont le rapport était aussi conflictuel que le mien. Mes propres cousins et
cousines pour commencer, ainsi que des amis et autres connaissances rencontrés au collège, au lycée et à la fac. Certains n’ont pas encore eu l’occasion de se rendre dans leur pays d’origine, tandis que d’autres ne parlent ni ne comprennent la langue de leurs parents. D’aucuns ne veulent tout simplement pas y remettre les pieds.

Est-ce que cela signifie pour autant que nous sommes « moins » Ivoiriens, Guinéens, Congolais ou Camerounais que les autres ? Peut-être, j’en sais fichtrement rien.
Enfin, je sais malgré tout que ma culture d’origine est et restera une fierté. Je ne l’échangerai pour rien au monde. Née en France, certes, mais nourrie à l’alloco depuis le ventre maternel et bercée au Zoblazo de Meiway et à l’afro-zouk de Monique Seka… Dites-moi que le coupé-décalé n’est qu’une imitation de la musique congolaise et vous me verrez défendre l’honneur musical de mon pays (d’origine) à coup de répliques agacées et cinglantes… Tout en sachant au fond de moi que vous avez raison. La victoire des Éléphants à la CAN 2015 a fait naître en moi un chauvinisme insoupçonné, tandis que leur défaite face au Maroc deux ans plus tard a aggravé les symptômes de bronchite aigüe dont j’étais atteinte à ce moment-là. Si les musiques Attié de mon oncle m’ennuyaient profondément lorsque j’étais enfant, les écouter aujourd’hui me procurent un sentiment de familiarité et
d’appartenance.

Après tout, elle est peut-être là mon identité ivoirienne.

  • Par Audrey Abaca

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